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3.8.09

Lectures de vacances


Pendant les vacances, je profite de mon temps libre (autrement dit les rares moments où je ne suis pas occupée à flemmarder) pour lire ou relire certains bouquins. Ceux que je n'ouvre que quand le soleil est présent, et la température supérieure à 18°C. Mes bouquins de plage, de gare, de hamac, de soirées solitaires. Ceux sur lesquels je laisse des traces de glaces, de crème solaire, des pages cornées, des fleurs séchées. Ceux sur lesquels j'écris, je souligne, je dessine. Ceux que j'ai acheté en plusieurs exemplaires à cause de l'usure, des pages recollées au scotch. J'ai recommencé depuis quelques jours.

Voici donc mes favoris depuis plusieurs années :

- les chroniques d'Anne Rice : vampires ou sorcières, j'adore le décalage entre le gore malsain et l'ambiance de la plage ou de la campagne ensoleillée. Peut-être tout simplement parce que la seule fois où j'ai lu ses textes la nuit, j'ai cauchemardé... Je relis depuis hier l'histoire des sorcière Mayfair. Sont soulignées les descriptions de la maison Mayfair (celle de mes rêves), de la Nouvelle-Orléans, des passages oniriques... J'y ai inclus une petite généalogie il y a quelques années pour me repérer. Ceux qui connaissent l'histoire comprendront, vu le nombre d'incestes féconds au sein de cette famille Mayfair...
Je pense réattaquer les vampires en anglais d'ici une semaine ou deux.

- les livres de Tolkien : plus particulièrement le cycle de l'anneau, et le Silmarillion. En anglais, bien évidemment, vu la densité de ses textes, malheureusement non traduisible en français. J'aime son univers, ses mots archaïques, l'épopée sans fin. Sans oublier les heures que j'ai pu passer plus jeune à écrire en elfique (on ne va pas lancer le débat sur les différentes langues elfiques...), ou en nain, à faire des généalogies... C'est simple, la carte de la Terre du milieu trône au dessus de mes toilettes, les illustrations de John Howe sur mon ordi.

- les Harry Potter : ces livres sont mes potes du dimanches matin, des petits déj' à rallonge, des soirées réconforts au coin du feu. Je commence à en connaître des passages par coeur. Je les lis plus particulièrement pendant mes vacances pour la simple et bonne raison que quand j'en lis un, il faut à tout prix que je me tape les autres... Ce qui demande un peu de temps, même si je lis très vite!

- la trilogie A la croisée des mondes de Philipp Pullman : mes livres "amis" par excellence. Ceux que j'emmènerais sur une île déserte. Ceux dans lesquels je voudrais vivre. Ceux que je ferai relier un jour. Ceux qui me consolent. Ceux que j'aurais voulu écrire. Un billet entier ne suffirai pas pour expliquer tout ce que ces livres représentent pour moi. Trop intime.

- des policiers : au hasard de mes achats avant d'aller à la plage : Larsson, Vargas... Mais je retrouve toujours avec un immense plaisir mes Conan Doyle que j'ai laissés chez mes parents. Cela m'évite de m'y replonger trop souvent (je tombe facilement amoureuse de Sherlock) et le plaisir des retrouvailles est toujours aussi intense. J'ai laissé tombé les King, Clark, et Cornwell depuis des années, je m'ennuyais avec eux. Je vais peut-être réessayer cette année...

- les nouvelles de Maupassant : abandonnées aussi chez les parents. Je ne sais pas si c'est l'air normand, mais je les savoure dès que je rentre, et les emmène au bar, chez le glacier, dans le jardin... un champs de pommiers moqueurs dans mon sac.

- Le jour des baleines de Michaël Morpurgo : le bouquin qui traîne chez ma belle-mère, et que je lis à chaque première nuit passée là-bas. Le livre que Bibi n'a jamais lu et qui est pourtant l'un des survivants de sa bibliothèque scolaire. Un des rares livres qui m'ait fait pleurer.

- Ce qui me permets d'enchaîner sur le livre suivant : Mon bel oranger, livre lui aussi abandonné chez ma belle-mère, et qui occupe généralement ma deuxième soirée chez elle.

Outre les Anne Rice, j'ai entamé depuis peu un nouveau cycle Neil Gaiman. Cela me prend parfois : je lis tous les bouquins d'un auteur que j'ai sous la main. Et comme j'ai depuis peu les derniers bébés du bel américain, encore non traduits, je pense que la serviette de plage a trouvé ses nouveaux copains...

Et vos lectures estivales?

p.s. : image : vieille photo d'une plage que je fréquente beaucoup... et qui n'a pas vraiment changé.

28.5.09

Il reste de cette mésaventure un peu de sel dans le thé...


"Une fois à la maison, j'ai plongé dans ma sacoche et ramené à la surface mon cahier de textes à l'agonie, tagué aux deux tiers, lacéré aux trois quarts. J'avais une disserte à faire. "A partir d'exemples tirés des Fleurs du Mal, commentez cette phrase de Baudelaire : le beau est toujours bizarre." J'appuyai mon menton à mon poing, style Penseur de Rodin. (Ce mec-là devait avoir un prof de français aussi taré que le mien.) Je ne sais pas ce qui a pris à Baudelaire le jour où il a dit ça, ni qui il voulait emmerder en le disant; ce que je sais, c'est que dans son genre, on peut sortir n'importe quoi.
Ce qu'ils me tannent, tous, avec leur culture! Machin a dit. Truc a pensé. Commentez. Je passe ma vie à commenter. Ho! J'existe aussi! Pendant des années, on m'a demandé de dégager les éléments comiques du Médecin malgré lui sans tenir compte du fait que ça ne me faisait pas marrer. Puis on m'a demandé de dégager la beauté de ces vers du poète :
Le vase où se meurt cette verveine
D'un coup d'éventail fut fêlé.
Le coup dut l'effleurer à peine.
N'y touchez pas il es brisé!
et quand j'ai répondu que ça dégageait surtout l'ennui, ou à la rigueur la verveine, on m'a prié de garder pour moi mes remarques humoristiques. J'ai toujours rigolé à contretemps. La culture, c'est de faire là où on vous dit de faire."

Marie-Aude Murail, Sans sucre, merci, L'école des loisirs, 1992
Dessin de Tim Burton (Vincent)

24.5.09

Qui, quoi, quel??

Elsa m'a refilé un nouveau questionnaire... il y a deux semaines... oups!


Quels artistes restent trop méconnus?
Le photographe Antoine d'Agata, Le réalisateur Ed Wood (on connaît le Tim Burton, mais pas assez les films originaux), les peintres flamands (on connaît de nom, mais on ne connaît pas les oeuvres), Nancy Huston, Marie-Aude Murail, Walter Moers et beaucoup de personnes dans mon entourage...  trop de quarts d'heure de gloire...

Quels oeuvres obscures méritent le qualificatif de chef-d'oeuvre?
Les gravures de Félicien Rops pour illustrer les diaboliques de Barbey d'Aurevilly, la trilogie His dark material de Philipp Pullman, le Lost Higwhay de David Lynch (oeuvre obscure?), La famille Tennenbaum de Wes Anderson, les robes origami de Galliano (oui, j'assume!), le Nightmare before Christmas de Danny Elfman (la musique!), la BO du Dracula de Coppola par Wocjiech Kilar... et j'entend par chef-d'oeuvre, les oeuvres qui devraient marquer leur génération et les suivantes en changeant/apportant quelque chose de différent à leur discipline (oui, je suis conventionnelle).

Quel artiste globalement médiocre aimez-vous quand même pour une création sublime?
Andrew Niccol pour son Bienvenue à Gattacca qui est esthétiquement l'un des meilleurs film que j'ai vu. Appuyez sur pause à n'importe quel moment du film, vous avez une image impeccable digne des plus grands photographes. 
Et je persiste à dire que certaines chansons de Britney Spears ont un potentiel énorme (mais je n'irai pas jusqu'au sublime).

Internet favorise-t'il ou amoindrit-il votre quête de trésor caché?
pour les noms d'artistes que je connais déjà, il est difficile de retrouver certaines oeuvre (notamment iconographiques). Le tri des résultats par popularité n'aide pas vraiment... sinon dans l'ensemble, la toile favorise la quête à condition de savoir bien chercher...

Quels artistes récemment réevalués n'auraient jamais dû l'être?
Il y en a tant... je suis d'accord avec Elsa sur La Chapelle. Je pense aussi à Jeff Koons. Certes, c'est marrant à voir au château de Versailles, mais en dehors... Et puis j'ai toujours du mal avec Van Gogh, Vlaminck, Gainsbarre (attention, pas avec Gainsbourgh), Le Clezio...

La discussion est ouverte! 

Je passe la patate chaude au Puceron zélé et à Csalyad...

p.s. : dessin de Walter Moers

12.2.09

Influences...possessives.


Depuis que mon stage est fini (une petite semaine), j'ai travaillé (un peu) la littérature mais j'ai surtout beaucoup gribouillé pour faire plaisir à une amie (et à moi, soyons honnête). 
Et comme à chaque fois que je prends le fusain ou le pinceau, une chose m'a retenue et ennuyée : j'ai beaucoup de mal à me détacher des peintres et dessinateurs que j'aime ou connais. Où s'arrêtent leurs idées et où commencent les miennes? Dès que je m'éloigne du figuratif, j'ai du mal à me trouver...
C'est pour cela que je n'écris pas de fiction. Etant une dévoreuse de bouquins, j'ai toujours l'impression dès que je prends la plume d'écrire du "déjà vu", de pomper le style de tel auteur, ou les histoires de tel autre... Jusqu'à là, le sentiment m'avait relativement épargnée pour le pinceau. Et puis voilà, il m'a rattrapée hier soir...
Cela vous arrive-t-il parfois? Et que faites-vous dans ces cas-là?
J'en appelle à vous plumes et pinceaux lecteurs de ces lignes!

p.s. : Antoine Duc, Le silence des idoles

6.2.09

Airplane dance...


One pill makes you larger
And one pill makes you small
And the ones that mother gives you
Don't do anything at all
Go ask Alice
When she's ten feet tall

And if you go chasing rabbits
And you know you're going to fall
Tell 'em a hookah smoking caterpillar
Has given you the call
Recall Alice
When she was just small

When men on the chessboard
Get up and tell you where to go
And you've just had some kind of mushroom
And your mind is moving low
Go ask Alice
I think she'll know

When logic and proportion
Have fallen sloppy dead
And the White Knight is talking backwards
And the Red Queen's "off with her head!"
Remember what the dormouse said;
"FEED YOUR HEAD

Chanson "White Rabbit" des Jefferson Airplane
Photo de Kazuo Ohno par Eikoh Hosoe (1994)

15.12.08

Captivité/Espoir?



Tranquille! S'ils avaient pu épier-
Et voir tournoyer - mon Cerveau-
Autant avoir mis au Pilori
Pour Trahison - un Oiseau-

Il suffit qu'Il le veuille
Et léger comme l'Etoile
Se moque de sa Captivité-
Il ne m'en faut pas davantage- (613)"

Emily Dickinson, Cahier 21
Jean Rustin

p.s.: la version anglaise pour ceux qui préfèrent (dont moi...)
They shut me up in Prose-
As when a little Girl
They put me in the Closet-
Because they liked me "still"-

Still! Could themself have peeped-
And seen my Brain - go round-
They might as wise have lodged a Bird
For Treason - in the Pound-

Himself has but to will
And easy as a Star
Look down upon Captivity-
And laugh - No more have I -

11.12.08

Malgré moi...


"Embauché malgré moi dans l'usine à idées
j'ai refusé de pointer
Mobilisé de même dans l'armée des idées
j'ai déserté
Je n'ai jamais compris grand-chose
Il n'y a jamais grand-chose
ni petite chose
Il y a autre chose.

Autre chose
c'est ce que j'aime qui me plaît
et que je fais."

Jacques Prévert, Choses et autres
Keith Haring

p.s. : faute d'avoir le temps de vous écrire mes dernières aventures, j'ai décidé de ne plus vous abandonner toute une semaine, et au minimum, de vous faire partager mes petits coups de coeur ou chouchous littéraires... comme au temps du concours!

20.11.08

Félicien, mon nouveau copain

Frontispice des Diaboliques

Je ne sais pas si vous connaissez Félicien Rops, mais je l'ai découvert depuis peu à l'occasion d'une soirée au musée d'Orsay, et je dois l'avouer, j'ai eu un petit coup de foudre. Il s'agissait d'une soirée littéraire sur Barbey D'Aurevilly -et là, je vous entends d'ici, avec les "comment elle se la pète" ou "encore des bouquins! monomaniaque la fille!", mais je m'en moque...- où au détour d'une conférence, j'ai découvert ce premier illustrateur des Diaboliques. Bon, le bouquin, je l'ai lu, relu, il est dans les livres accessibles facilement à côté de Poe, Wilde, et Villiers. Inutile de vous dire l'état de ses pages, quand elles tiennent encore... (Au passage : encore un grand écrivain normand... comme quoi la pluie finalement...). 
Mais voilà, je ne connaissais pas d'édition illustrée (ok, je ne l'avais pas cherchée...). Et là, je vois des images qui correspondent parfaitement à celle que j'imagine. A un tel point que c'en est troublant... donc, je me renseigne sur leur auteur, et je découvre Félicien, dandy décadent au parfum souffré, favori de cette fin de XIXe siècle, mais un peu trop incorrect pour avoir laissé un souvenir immuable dans l'esprit commun... sauf que... quand on regarde bien, on découvre quand même son influence chez des peintres postérieurs, dont Balthus, Modigliani, ou Munch("la petite masque" illustrant le dernier amour de Don Juan se retrouve dans "la puberté" de Munch par exemple...). Je vous laisse ici quelques images glanées après une longue recherche sur la toile, et dès que je trouve un livre intéressant sur ce dessinateur, je vous en parle plus longuement... 
Le dessous de cartes d'une partie de Whist

Le bonheur dans le crime

Le dernier amour de Don Juan

Je vous fais grâce des explications des illustrations : vous n'avez qu'à lire le bouquin de Jules! Ce n'est pas long, et c'est juste horriblement bon...

25.10.08

That way...


Mouillé par la rosée matinale
je vais dans la direction
que je veux

haïku de Santoka, estampe d'Hokusaï

23.6.08

Nuit


L'été de nuit

I

Il me semble, ce soir,
Que le ciel étoilé, s'élargissant,
Se rapproche de nous; et que la nuit,
Derrière tant de feux, est moins obscure.

Et le feuillage aussi brille sous le feuillage,
Le vert, et l'orangé des fruits mûrs, s'est accru,
Lampe d'un ange proche; un battement
De lumière cachée prend l'arbre universel.

Il me semble ce soir,
Que nous sommes entrés dans le jardin,
Dont l'ange
a refermé les portes sans retour.

Yves Bonnefoy

Premier soir de l'été, un ciel magnifique, la musique au loin, et moi, étendue dans un champ à regarder le soleil qui n'en finit pas de se coucher, pour pouvoir ensuite prendre quelques photos de cette lumière magique faute d'avoir le temps d'utiliser le pinceau. La nature est apaisante. J'avais oublié.
Dernier jour de révisions.

22.6.08

Nevermore...


Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume d’une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre. « C’est quelque visiteur, – murmurai-je, – qui frappe à la porte de ma chambre ; ce n’est que cela et rien de plus. »

Ah ! distinctement je me souviens que c’était dans le glacial décembre, et chaque tison brodait à son tour le plancher du reflet de son agonie. Ardemment je désirais le matin ; en vain m’étais-je efforcé de tirer de mes livres un sursis à ma tristesse, ma tristesse pour ma Lénore perdue, pour la précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore, – et qu’ici on ne nommera jamais plus.

Et le soyeux, triste et vague bruissement des rideaux pourprés me pénétrait, me remplissait de terreurs fantastiques, inconnues pour moi jusqu’à ce jour ; si bien qu’enfin pour apaiser le battement de mon cœur, je me dressai, répétant : « C’est quelque visiteur attardé sollicitant l’entrée à la porte de ma chambre ; – c’est cela même, et rien de plus. »

Mon âme en ce moment se sentit plus forte. N’hésitant donc pas plus longtemps : « Monsieur, dis-je, ou madame, en vérité, j’implore votre pardon ; mais le fait est que je sommeillais et vous êtes venu frapper si doucement, si faiblement vous êtes venu frapper à la porte de ma chambre, qu’à peine étais-je certain de vous avoir entendu. » Et alors j’ouvris la porte toute grande ; – les ténèbres, et rien de plus.

Scrutant profondément ces ténèbres, je me tins longtemps plein d’étonnement, de crainte, de doute, rêvant des rêves qu’aucun mortel n’a jamais osé rêver ; mais le silence ne fut pas troublé, et l’immobilité ne donna aucun signe, et le seul mot proféré fut un nom chuchoté : « Lénore ! » – C’était moi qui le chuchotais, et un écho à son tour murmura ce mot : « Lénore ! » Purement cela, et rien de plus.

Rentrant dans ma chambre, et sentant en moi toute mon âme incendiée, j’entendis bientôt un coup un peu plus fort que le premier. « Sûrement, – dis-je, – sûrement, il y a quelque chose aux jalousies de ma fenêtre ; voyons donc ce que c’est, et explorons ce mystère. Laissons mon cœur se calmer un instant, et explorons ce mystère ; – c’est le vent, et rien de plus. »

Je poussai alors le volet, et, avec un tumultueux battement d’ailes, entra un majestueux corbeau digne des anciens jours. Il ne fit pas la moindre révérence, il ne s’arrêta pas, il n’hésita pas une minute ; mais avec la mine d’un lord ou d’une lady, il se percha au-dessus de la porte de ma chambre ; il se percha sur un buste de Pallas juste au-dessus de la porte de ma chambre ; – il se percha, s’installa, et rien de plus.

Alors, cet oiseau d’ébène, par la gravité de son maintien et la sévérité de sa physionomie, induisant ma triste imagination à sourire : « Bien que ta tête, – lui dis-je, – soit sans huppe et sans cimier, tu n’es certes pas un poltron, lugubre et ancien corbeau, voyageur parti des rivages de la nuit. Dis-moi quel est ton nom seigneurial aux rivages de la nuit plutonienne ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

Je fus émerveillé que ce disgracieux volatile entendît si facilement la parole, bien que sa réponse n’eût pas un bien grand sens et ne me fût pas d’un grand secours ; car nous devons convenir que jamais il ne fut donné à un homme vivant de voir un oiseau au-dessus de la porte de sa chambre, un oiseau ou une bête sur un buste sculpté au-dessus de la porte de sa chambre, se nommant d’un nom tel que – Jamais plus !

Mais le corbeau, perché solitairement sur le buste placide, ne proféra que ce mot unique, comme si dans ce mot unique il répandait toute son âme. Il ne prononça rien de plus ; il ne remua pas une plume, – jusqu’à ce que je me prisse à murmurer faiblement : « D’autres amis se sont déjà envolés loin de moi ; vers le matin, lui aussi, il me quittera comme mes anciennes espérances déjà envolées. » L’oiseau dit alors : « Jamais plus ! »

Tressaillant au bruit de cette réponse jetée avec tant d’à-propos : Sans doute, – dis-je, – ce qu’il prononce est tout son bagage de savoir, qu’il a pris chez quelque maître infortuné que le Malheur impitoyable a poursuivi ardemment, sans répit, jusqu’à ce que ses chansons n’eussent plus qu’un seul refrain, jusqu’à ce que le De profundis de son Espérance eût pris ce mélancolique refrain : « Jamais – jamais plus ! »

Mais le corbeau induisant encore toute ma triste âme à sourire, je roulai tout de suite un siège à coussins en face de l’oiseau et du buste et de la porte ; alors, m’enfonçant dans le velours, je m’appliquai à enchaîner les idées aux idées, cherchant ce que cet augural oiseau des anciens jours, ce que ce triste, disgracieux, sinistre, maigre et augural oiseau des anciens jours voulait faire entendre en croassant son – Jamais plus !

Je me tenais ainsi, rêvant, conjecturant, mais n’adressant plus une syllabe à l’oiseau, dont les yeux ardents me brûlaient maintenant jusqu’au fond du cœur : je cherchai à deviner cela, et plus encore, ma tête reposant à l’aise sur le velours du coussin que caressait la lumière de la lampe, ce velours violet caressé par la lumière de la lampe que sa tête, à Elle, ne pressera plus, – ah ! jamais plus !

Alors, il me sembla que l’air s’épaississait, parfumé par un encensoir invisible que balançaient les séraphins dont les pas frôlaient le tapis de ma chambre. « Infortuné ! – m’écriai-je, – ton Dieu t’a donné par ses anges, il t’a envoyé du répit, du répit et du népenthès dans tes ressouvenirs de Lénore ! Bois, oh ! bois ce bon népenthès, et oublie cette Lénore perdue ! » Le corbeau dit : «Jamais plus ! »

« Prophète ! – dis-je, – être de malheur ! oiseau ou démon ! mais toujours prophète ! que tu sois un envoyé du Tentateur, ou que la tempête t’ait simplement échoué, naufragé, mais encore intrépide, sur cette terre déserte, ensorcelée, dans ce logis par l’Horreur hanté, – dis-moi sincèrement, je t’en supplie, existe-t-il, existe-t-il ici un baume de Judée ? Dis, dis, je t’en supplie ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

« Prophète ! – dis-je, – être de malheur ! oiseau ou démon ! toujours prophète ! par ce ciel tendu sur nos têtes, par ce Dieu que tous deux nous adorons, dis à cette âme chargée de douleur si, dans le Paradis lointain, elle pourra embrasser une fille sainte que les anges nomment Lénore, embrasser une précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore. » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

« Que cette parole soit le signal de notre séparation, oiseau ou démon ! – hurlai-je en me redressant. – Rentre dans la tempête, retourne au rivage de la nuit plutonienne ; ne laisse pas ici une seule plume noire comme souvenir du mensonge que ton âme a proféré ; laisse ma solitude inviolée ; quitte ce buste au-dessus de ma porte ; arrache ton bec de mon cœur et précipite ton spectre loin de ma porte ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

Et le corbeau, immuable, est toujours installé sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre ; et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve ; et la lumière de la lampe, en ruisselant sur lui, projette son ombre sur le plancher ; et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui gît flottante sur le plancher, ne pourra plus s’élever, – jamais plus !

p.s.: "The Raven" de Poe, pour une fois en français parce que traduit par Baudelaire... peinture, N.Ceccoli. Je continue mes semaines littéraires...

21.6.08

Pierre précieuse


Tu reviens
du lieu endormi
où souffrir est une croyance
comme une autre
dans tes mains
une page arrachée
du livre que l'on te demandait de comprendre
Tu reviens
à peine ivre
tes pas suivant les traces des ombres
qui effleurent le sol
devant toi

Nous avons bu tes mots
aujourd'hui
Nous avons mêlé nos larmes aux tiennes
Et dans l'espace
infini
qui nous séparait de toi
tu as écrit
ce que nous ne verrons jamais

Tu reviens du lieu endormi
où le drame est une prière
mal entendue
à tes pieds
traînent des oiseaux morts dans leur fuite

Vivras-tu cette nuit encore

 Cathia Chabre

J'aimerais pouvoir écrire comme ça. 
Il est toujours troublant de retrouver dans les mots d'un(e) autre ce que l'on ressent. 
Merci.

Pour lire d'autres poèmes de cette jeune poétesse contemporaine, allez faire un tour ici... beaucoup de jeunes talents... beaucoup d'émotions.
Est-il nécessaire de préciser que le tableau est de Delacroix?... ;)

17.6.08

The Uncertainty of the Poet


I am a poet.
I am very fond of bananas.

I am bananas.
I am very fond of a poet.

I am a poet of bananas.
I am very fond.

A fond poet of 'I am, I am' -
Very bananas.

Fond of 'Am I a bananas?
Am I?' - a very poet.

Bananas of a poet!
Am I fond? Am I very?

Poet bananas! I am.
I am fond of a 'very'.

I am very fond of bananas.
Am I a poet?

Wendy Cope

15.6.08

Staring girl

I once knew a girlwho would just stand there and stare.
At anyone or anything, 
she seemed not to care.
She'd stare at the ground,
she'd stare at the sky.
She stare at you for hours,
and you'd never know why.
But after winning the local staring contest, 
she finally gave her eyes a well deserved rest.
 
Tim Burton, in The melancholy death of Oyster boy & other stories

14.6.08


Roche d'âme. Contre elle, pas de recours. Ils 
n'en trouvent pas. Pas de contournement pos-
sible. Ils n'en trouvent pas.
Là-dessus, ils buteraient s'ils avançaient et ce 
n'est rien que vent, confluents de vents.

Michaux, La vie dans les plis
Zao Wou ki

12.6.08

She walks in beauty


She walks in beauty, like the night
Of cloudless climes and starry skies;
And all that's best of dark and bright
Meet in her aspect and her eyes : 
Thus mellowed to that tender light
Which heaven to gaudy day denies.

One shade the more, one ray the less,
Had half impaired the nameless grace
Which waves in every raven tress,
Or softly lightens o'er her face;
Where thoughts serenely sweet express
How pure, how dear their dwelling-place.

And on that cheek, and o'er that brow,
So soft, so calm, yet eloquent,
The smiles that win, the tints that glow,
But tell of days in godness spent, 
A mind at peace with all below,
A heart whose love is innocent.

Lord Byron

p.s. : pour l'entendre, mais il faudra chercher un peu...
Photo d'Antoine d'Agata, exposition Sigma ( Un artiste dont l'oeuvre me touche profondément. Mon photographe préféré si je peux employer cette expression quelque peu insignifiante...)

10.6.08

Les Conquérants


Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;

Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l'océan des étoiles nouvelles.

José-Maria de Heredia, Les Trophées, 1893

Conquête, voyage, inconnu... un titre prémonitoire? aventure à suivre...

p.s. : peinture de Zao Wou Ki

31.5.08

A.nonyme(s)


"Quelque chose arrive, quelque chose amenant avec soi une lettre, puis d'autres. Un peu de lumière renversée sur un peu de feuilles. Ecrire, toucher du doigt la voûte céleste du silence, le ciel bas du langage, écrire. La conscience de ces choses est obscure. On dirait que les mots dépérissent, qu'ils manquent d'un signe d'air ou de feu, et voilà, on est déjà sur l'autre rive, sauvé."
"L'ennui léger d'une petite fille dans deux mille ans d'histoire", dans L'Enchantement simple de Christian Bobin.

Dessin de Niccoletta Ceccoli

17.5.08

Ma bibliothèque



Grâce à un gentil commentaire j'ai aujourd'hui découvert le blog de miss glu. Plusieurs de ses billets au style incomparable m'ont fait rêver, d'autres m'ont émue. L'un en particulier a fait vibrer quelque chose. Elle y raconte sa bibliothèque avec amour. Cela m'a fait me précipiter devant la mienne. 
Ma bibliothèque. Mon amour. Ma vie. Pour beaucoup cela peut paraître ridicule... ce ne sont que des livres après tout. Pas pour moi. Ce sont des aventures, des rêves, des personnages, des dessins, des peintures, des histoires : en un mot des vies entières en quelques pages, le monde à portée de main. 
Ceux qui me connaissent savent mon obsession pour mes livres, mes bébés. Je les prête rarement, ou alors aux personnes que j'estime et apprécie vraiment. Je les ai presque tous gardé depuis la maternelle. Quand j'emménage, ils sont les premiers installés, avant même les draps, ou les meubles. Je pars en voyage :  ce sont eux les premiers souvenirs achetés. Quand j'arrive chez quelqu'un et que je ne vois rien à lire -en dehors du programme télé...- je me sens mal à l'aise. Au point parfois de faire discrètement le tour de la maison en allant au toilette pour être certaine qu'il y a bien quelques égarés éparpillés ça et là. Mon Disney préféré? La belle et la bête, pour le cadeau de l'immense et merveilleuse bibliothèque du château. Mon rêve :  une pièce tapissée de bouquins du sol au plafond, un bond fauteuil au milieu.
Quant à ma bibliothèque actuelle? j'ai beau la ranger, piquée par je ne sais quelle mouche tout les deux mois, elle est toujours un vrai labyrinthe pour d'autres que moi. Car quand je prend un livre, je le repose où la place se trouve. Et comme souvent ce livre me donne l'envie d'en lire un autre, les rencontres sont nombreuses: entre Pennac, et Rice, Huston et Murail, Racine et Wilde... c'est la fête! Et comme je suis un peu folle, j'aime à rêver que les personnages se rendent visite la nuit.  Emma prenant le thé avec Jane, Gavroche s'évadant avec Tom,  Peter voyageant avec Lyra... 
Ainsi quand je reprend un livre déjà lu mille fois, il a eu le temps de s'enrichir et de voyager au contact des autres... je peux le découvrir à nouveau.

Et votre bibli?

p.s. : la photo montre une toute petite partie de ma bibli (celle du couloir, je n'ai pas pris celle du salon, ni celle des toilettes...), après la dernière phase de rangement... elle est légèrement plus bordélique aujourd'hui...

19.4.08

chroniques ordinaires...


" Le jour de la mort de Coluche, j'ai eu beaucoup de peine. Alors que - je ne sais pas pourquoi- le jour de la mort de Dalida, j'ai repris deux fois des nouilles. 
Pourquoi riez-vous?
J'aimerais tellement vous émouvoir... 
Remuer en vous le meilleur du miel. Décaper d'un coup de coeur vos émotions qui rouillent au vent mouillé de vos journées stériles, et, vierge de tout émoi chagrin, ressusciter en vous le droit à la mélancolie qui n'est plus, elle non plus, Simone, ce qu'elle fut. Car la mélancolie, dont le poète a dit qu'elle était le bonheur des tristes, n'est plus de mise en face des écrans blêmes sur guéridon où nous tentons en vain de nous réchauffer l'âme en frottant nos sensibilités polaires aux cardiogrammes plats des feuilletons mort-nés de nos soirs halogènes...
J'aimerais tellement vous émouvoir...
Qu'est-ce qu'il a de plus que moi Paul Claudel?
Qu'est-ce qu'il a de plus que moi qui vous troue les nippes... pouf, pouf, qui vous noue les tripes?
Mais enfin, ne devinez-vous pas, foule ingrate et futile, ne comprenez-vous pas que sous le nez rouge du clown, c'est le coeur gonflé d'amour d'un être exquis et doux qui bat tout bas, qui bat tout bas?
Rirez-vous encore, fossoyeurs de ma peine, rirez-vous encore si je vous dis la perte irréparable qui me touche aujourd'hui?
(...)
Qu'est-ce qu'il a de plus que moi Paul Claudel?"

Rien.



Aimée Césaire (26 juin 1913-17 avril 2008)
Pierre Desproges (9 mai 1939- 18 avril avril 1988)

p.s. : texte de Desproges, écrit pour son dernier spectacle qu'il n'a pu donner. Et Paul Claudel, de plus, il avait Camille, et il a juste été foutu de la laisser enfermée dans son asile. On en reparlera plus tard.